Hommages à Gilbert Durand par Henri Vermorel 1


Hommage

C’était dans les années soixante du siècle dernier ; Gilbert Durand, alors professeur de sociologie et actif directeur du Collège Littéraire Universitaire de Chambéry, décidait de créer un enseignement de la psychologie, en lien avec l’Université de Grenoble dont il dépendait. Il avait fait appel à quelques-uns de ses élèves mais il prit aussi contact avec moi car, ayant eu auparavant des relations avec des médecins d’hôpitaux psychiatriques, il souhaitait avoir la collaboration d’un psychiatre, sans doute intéressé par l’expérience de psychothérapie institutionnelle que nous menions alors à l’H. P. de Bassens. Ce fut le début d’une participation à cet enseignement qui dura presque trente ans, bien après son retour à Grenoble. Il me fit confiance pour un enseignement de la psychopathologie clinique basée sur les apports de la clinique classique, revus à la lumière de la psychanalyse dans une optique dynamique, incluant la dimension anthropologique et transculturelle de la psychopathologie et celle de l’avènement progressif du sujet dans la culture occidentale jusqu’à son vacillement dans les temps actuels. Gilbert Durand savait diriger de façon créative en laissant ses collaborateurs trouver leur chemin dans cet enseignement qui connut une période faste, dynamisée par sa présence et sa pensée mais qui fut, plus tard, comme dans bien d’autres universités, envahi par les tenants des théories comportementales, bien privées d’imaginaire.

Je fus fasciné par la personnalité et la culture de Gilbert Durand, philosophe de formation – disciple de Bachelard –, qui était alors enseignant de sociologie et promoteur de celui de la psychologie, ce qui allait dans le sens d’une pensée anthropologique [1] de l’imaginaire englobant tous les aspects de la culture. Je veux souligner aussi ses qualités d’organisateur car, si le CLU de Chambéry est devenu une Université, c’est pour beaucoup à Gilbert Durand qu’il le doit. Et dans un hommage qui rend compte de son rayonnement dans la cité, la ville de Chambéry doit prochainement donner son nom à une place en face de la présidence de l’Université, qu’il illustra jadis.

Il avait fondé le Centre de Recherche sur l’Imaginaire, un lieu de pensée vivante qu’il animait, ayant le talent d’inviter des penseurs de qualité dans les disciplines les plus variées allant de la philosophie et de la sociologie à la littérature, aux mathématiques de René Thom, au soufisme d’Henry Corbin ou à bien d’autres domaines, toujours dans l’optique d’une anthropologie de l’imaginaire. Il savait non seulement faire venir des chercheurs originaux mais aussi organiser avec eux des dialogues profonds et souvent étincelants. Je garde le souvenir de ces années inoubliables qui ont fécondé la pensée du jeune psychiatre et de l’apprenti psychanalyste que j’étais alors et l’ont orienté durablement. Certains travaux que nous avons écrits avec Madeleine Vermorel (qui fut associée à l’enseignement de la psychopathologie et de la psychanalyse de l’enfant) en portent la marque, comme la recherche que nous avons faite des origines ésotériques de la psychanalyse freudienne comme héritière de l’hypnose et du romantisme allemand [2] et aussi le dialogue de Freud avec Romain Rolland, qui tourne autour du sentiment océanique, base de la mystique, et proposé par ce dernier comme fondement du psychisme et pôle antagoniste de la raison [3].

Notre gratitude va vers Gilbert Durand, que nous avons eu la chance de rencontrer, ce qui nous a introduits à la connaissance de son œuvre, indispensable pour un psychiatre et un psychanalyste qui aborde la thérapie de sujets souffrants sans oublier leur insertion dans l’imaginaire familial et dans celui de la culture du monde où nous vivons.

G. Durand a poursuivi une longue vie malgré les traces laissées par sa déportation comme résistant, une expérience marquant certainement sa pensée, de l’homme confronté à la destructivité des totalitarismes et puisant une force de vie dans la créativité de l’imaginaire. Dans notre monde où la culture ambiante est infiltrée d’autres formes de destructivité, puisse l’héritage de Gilbert Durand inspirer les générations actuelles !


[1] Durand Gilbert (1960) Les structures anthropologiques de l’imaginaire, Paris, Bordas. Durand Gilbert (1979) Science de l’homme et tradition, Paris, L’Ile verte, Berg International. Iris (2013) Hommage à Gilbert Durand, Centre de recherche sur l’imaginaire, Université de Grenoble, 2013, 34

[2] Vermorel Madeleine & Vermorel Henri (1986) Was Freud a romantic ?, International Review of Psychoanalysis, 13, n°1, 15-38.
Vermorel Madeleine & Vermorel Henri (2013) Freud et la culture allemande in : De la psychiatrie à la psychanalyse. Cinquante ans de pratique et de recherches, Paris, l’Harmattan, 249-289.

[3] Vermorel Henri & Vermorel Madeleine & Bourguignon André (préf.) & Cotet Pierre (trad.) & Lainé René (trad.) (1993) Sigmund Freud et Romain Rolland. Correspondance 1923-1936 ; de la sensation océanique au trouble du souvenir sur l’Acropole, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, 657 p.


Henri Vermorel

Le Dr Henri Vermorel est Psychiatre et psychanalyste (membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris) à Chambéry, et Docteur en Psychologie Clinique (Lyon 2). Il a été psychiatre des hôpitaux (Lorquin et Bassens) de 1957 à 1973, et a enseigné pendant trente ans la psychologie clinique et la psychanalyse à l’Université de Savoie.
Il a été Directeur de la Revue Française de Psychanalyse, Président du Groupe Lyonnais de Psychanalyse et du Cercle d’Études Psychanalytiques de Savoie dont il est membre fondateur.
Il a publié de très nombreux articles de psychiatrie et de psychanalyse, seul ou avec sa femme, Madeleine Vermorel, elle-même Psychiatre et Psychanalyste (membre titulaire de la Société Psychanalytique de Paris). Parmi les livres qu’il a publiés ou auxquels il a collaboré on trouve notamment :
Vermorel, Henri & Madeleine : Correspondance Freud-Romain Rolland (1923-1936), Paris, PUF, 1993
Vermorel, Henri : Freud, Lumières et romantisme, Lausanne, Delachaux et Niestlé, 1995
Vermorel, Henri : De la psychiatrie à la psychanalyse. Cinquante ans de pratique et de recherches, Paris, L’Harmattan, 2013

Source : https://revue-pa.com/publications/numero-2/article/hommages-a-gilbert-durand-henri-vermorel


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